Message du dimanche 29 mars 2020  (via Internet à cause du Corona virus)

Jean 11, 1-7/17-27,  puis 28-44

Message de Claire-Lise Corbaz, pasteure

Que reste-t-il ?

 Lorsque nous avons annoncé la suspension de toute activité paroissiale en les listant, quelqu’un a dit : « Mais que reste-t-il ? » – « Rien », dis-je de façon pragmatique. Et un cri du cœur de surgir : « Mais comment, il nous reste la foi, l’espérance et l’amour ! »

Oui, amis… L’Evangile du jour, de ce 5ème dimanche de Carême, nous confronte à un rien, à la manière de vivre nos pertes, à la confrontation avec la mort et à « la foi, l’espérance et l’amour » !

Perte de l’autre, ou du lien avec l’autre. Perte de sens, errance du chemin, quête fragile et traversée de désert. Perte de sécurité, d’avenir, de présent. Perte de ce qui nous ancre dans la vie, un travail, une société, un monde qui tient debout autour de soi.

L’épidémie de Corona virus est comme l’ange de la mort qui rôde, ne se laisse pas voir, ni attraper, ni contrarier. Et nous laisse, désemparés, dans le déni (de moins en moins heureusement !), dans la peur voire l’angoisse, ou dans l’humilité de ce qui ne se laisse pas maîtriser, dans les questionnements en tous cas. Et peut-être qu’à vos côtés, quelqu’un est touché, et joue ses défenses immunitaires contre cet ennemi ? Et peut-être que pas loin, quelqu’un a succombé.

Vous avez relu le long récit de Lazare, en attente d’être ramené à la vie par le Christ, appelé par ses sœurs Marthe et Marie. Ce passage où Jean nous révèle la force ultime de ce que Jésus offre au monde : rendre vie à la mort. Un texte plein de sous-entendu, de malentendus aussi, où Jésus joue son destin, parce qu’à ce moment précis où il rend la vie à son ami, il risquera la sienne, dans l’hostilité croissante des Judéens, et sera brutalement arrêté et conduit à la croix.

Ce récit prend une couleur particulière aujourd’hui dans ce que nous vivons. Il ne reste pas « rien » dans leur propre tsunami, mais la foi, l’espérance et l’amour. Auxquels nous entraînent chacun des proches de Lazare : Marthe, Marie et Jésus avec elles, qui vivent leur perte : quels comportements adoptent-ils, quelle espérance les remet  dans un mouvement de vie, car ce récit n’est pas tant l’histoire de la résurrection de Lazare que la résurrection de Marthe et Marie.

Comment Marthe d’abord va traverser la perte, va accueillir cette mort contre laquelle elle se démène et appelle Jésus au secours. Marthe est dans l’action,  elle est dans une approche de la souffrance avec les autres, elle est dans le « souffrir avec », dans l’ouverture à l’autre, dans le lien ; elle se débat pour trouver une consistance de vie dans cette traversée qui fait perdre toute consistance. Elle interroge son espérance, et se fait l’écho d’une question qui nous a tous traversés : où s’en vont ceux qui nous quittent lorsqu’ils échappent à nos regards ? Que deviennent-ils dans ce mystère d’une rencontre avec Dieu ? Quelle est cette espérance de la résurrection pour eux comme pour  nous, lorsque l’ouverture du cœur, de la confiance, de la foi, nous fait chercher en Dieu un avenir à notre passage sur la terre….

Et Marthe va s’appuyer sur ce qu’elle a appris du catéchisme, sur  une réflexion intellectuelle sur la résurrection : Oui je sais qu’il ressuscitera au dernier jour, récite-t-elle. Et cette étonnante déclaration de Jésus va déplacer sa compréhension,  bousculer sa perception du salut : Je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra !

On n’a jamais vu ça ! Comment est-ce possible ? Jésus offre-t-il une survie à nos existences interrompues par la mort ? Va-t-il réanimer  nos corps d’une autre manière dans l’au-delà ? Parole énigmatique. De quelle mort parle-t-il donc ? Même s’il meurt…vivra. 

Nous sommes au cœur du malentendu : Jésus ne nie pas ici la réalité de la mort, c’est notre  finitude, c’est l’arrêt normal de la vie humaine, et tous nous traverserons le trépas. Si j’emploie ce mot, cette parole s’éclaire : chacun fera ce pas au-delà de la limite de la vie, ce pas de la mort, du passage où nos corps s’éteindront dans la fragilité de la poussière. Celui qui croit en moi, même s’il trépasse,…vivra dans le mystère de l’au-delà de Dieu. Dieu recueillera ma vie, préservera cette part imprenable qui fait de moi un être unique et aimé. Tout humain trépassera, mais celui qui se relie à Dieu dans le cœur à cœur de la confiance, ne perdra pas la Source, ne perdra pas le lien qui nous sauve. C’est en lui que nous confions notre vie comme notre mort, notre confiance.

C’est dire que ce lien avec le Christ, ce qui a été tissé aujourd’hui et au fil de nos vies durera au-delà du regard, dans le mystère de la rencontre avec Dieu. Comment ? Nous ne le savons pas. C’est sa promesse, c’est l’espérance qui nous tourne vers la Vie.

Pour aujourd’hui, dès aujourd’hui. Pas pour la fin des temps. Crois-tu cela ?

Marie  est tout autre, Marie l’émotionnelle, qui vit cette confrontation avec la mort à l’intérieur, qui se replie dans l’intime, dans la prostration d’abord, assise, immobile. Marie, elle est dans le « souffrir sans » les autres, dans un isolement d’abord, dans son creux affectif. Chacun a besoin de son temps personnel pour se déplier, pour se déployer. Elle aura besoin du coup de pouce de Marthe pour se mettre debout, se lever, se réveiller, tous ces verbes grecs qui sont ceux de la résurrection. Elle s’adresse à Jésus comme nous l’avons peut-être fait nous aussi : tu aurais pu changer cela, tu aurais dû changer cela, que cette mort n’arrive pas…si tu avais été là. Peut-être moins comme un reproche que comme un espoir fou.

Enfin Jésus, pris en tenaille entre l’attente de la Vie qu’il vient apporter dans le monde et sa vie qu’il s’apprête à perdre et à donner. Jésus frémit, il tremble. Est-ce de compassion pour le chagrin de ses amis ? Est-ce d’indignation devant les agressions du mal et l’impuissance devant la mort qui le guette ? Est-ce la confrontation à sa propre mort, comme à Gethsémané, qui fait monter l’angoisse…

Lorsque nous sommes confrontés à la mort, de nos bien-aimés, de nos voisins, des victimes du virus….ne le sommes-nous pas tout au fond à notre propre mort ? A notre propre mortalité ? Alors Jésus pleura, ce don des larmes, comme un début d’ouverture vers la Vie.

3 manières de vivre la perte : comme Marthe, dans le questionnement sur l’espérance qui nous ressuscite. Comme Marie, dans l’attente et l’accueil intérieur qui se rebelle et espère, ou comme le Christ dans la confrontation à sa propre mort, dans celle de ceux qui nous quittent.

Sommes-nous comme Marthe qui va redécouvrir sa foi en un Dieu qui nous dit qu’au-delà de la vie, au-delà du trépas, il nous tient dans sa main et nous garde dans sa tendresse, il recueille notre vie pour la déposer en lui, dans cette paix de plénitude ? Qui nous dit que l’amour est l’au-delà de la mort.

Sommes-nous comme Marie, avec nos émotions, nos replis, nos espoirs déçus, notre confiance mise à mal mais qui se tourne vers le Christ désespérément pour en attendre la Vie qu’il ne veut que nous donner, pour s’ouvrir à lui encore et encore ?

Sommes- nous comme Jésus, dans cette traversée en miroir : confrontés à la mort de nos bien-aimés, c’est notre propre finitude, notre propre fragilité humaine à laquelle nous consentons, que nous accueillons, et déposons dans le cœur de Dieu ?

Il n’y a pas « rien », le vide, l’abîme, l’abandon, un monde où l’humain aurait disparu comme la création qui l’a mise au monde…. Mais un espace de confiance, un espace de croissance, qui chemine, dans le temps de la patience,  parfois à notre insu, comme une gestation qui devient  féconde. Ancrée dans la foi, dans l’espérance, et dans l’amour. Amen

Invocation  (Fr Roger)

Esprit Saint, en toute situation

Nous voudrions t’accueillir avec grande simplicité.

Et c’est avant tout par le cœur

que tu nous donnes de pénétrer

le mystère de ta vie au-dedans de nous.

Dans nos blessures elles-mêmes,

tu fais croître une communion avec nous.

Alors s’ouvrent en nous les portes de  la louange.  Amen